Un regard sur les tests

Quelques remarques sur les tests

 

La passation de tests est de plus en plus courante, de plus en plus généralisée à tous les publics, toutes les institutions, toutes les situations.

Il ne suffit plus d’être « hors norme » au sens le plus large du terme pour être « l’objet » d’un test. Le consentement est plus ou moins entier, volontaire désigné » par exemple lors d’un entretien d’embauche. Cependant les passations de test ont lieu le plus souvent lors de conjonctures où  le candidat malgré lui est en situation de vulnérabilité, contraint par la conjoncture. Ce peuvent être les  tests psychologiques en hôpital lors d’une entrée en service neurologique, avec la transaction cachée : échange qui sous certains éléments explicites cache d’autres enjeux (un échange fréquent dans  un contexte médical : vous passez les tests et on peut ou on peut vous soigner.

 

L’obéissance à l’injonction indirecte est l’un des éléments du contrat qui se joue entre le patient et l’institution, il est hors sujet de balayer l’ensemble de cette question ici. Rappeler les conditions asymétriques de la relation éclaire bien des ambigüités, des non-dits peut-être nécessaires parfois pour le  « bien »  du patient.

Pour revenir aux multiples situations de passation de test, la démarche peut être initiée par le sujet/objet du test qui souhaite évaluer sa personnalité, son intelligence, ses aptitudes sexuelles ou autres. Il peut y avoir un interlocuteur visible, recruteur, psychologue, celui-ci peut-être aussi juste énoncé, intangible mais présent parce qu’il aura élaboré le test, les interprétations.

 

Que la personne soit demandeuse, sollicitée eu engagée volontaire, elle est toujours fragilisée. .Elle est exposée, que le test soit « en tête à tête » avec un ordinateur ou un journal, ou, et cette dimension peut toucher le pire et le meilleur suivant la capacité à contenir de l’intervenant, face à une autre personne.tre seul pour apprécier une possible déviation par rapport à une norme, avoir un résultat très faible à un test d’intelligence fait sur internet, peut s’avérer troublant, déstabilisant. La parole de l’autre n’est pas là pour rétablir une distance par rapport  à un test éventuellement insuffisamment travaillé, passé dans de mauvaises conditions.

 

Le regard de l’autre peut-être une arme même involontairement, lorsque le sujet du test découvre des défaillances, des pertes, et doit affronter un élément de lui-même qui est de l’ordre du privé, qu’il aurait préféré ignorer ou cacher à l’autre.

Dans un cas comme dans l’autre la passation peut-être dévastatrice, ou au contraire enrichissante.

Quant aux dommages subits ils tiennent à deux composantes : il est douloureux pour un être humain de se confronter à une « norme » que le test est supposé avoir établie, sinon la passation n’aurait aucun sens, et deuxième chose, la confrontation avec soi-même est toujours brutale puisqu’est mis sous forme de chiffre, mots, écrits, une partie de soi-même qui, pour  subodorée, connue qu’elle soit, n’en demeure pas moins une évaluation, une pesée de l’âme.

Versus positif, la passation peut ouvrir sur une promesse qui pourra fructifier, voir éclore un échange d’une résonance particulière pour le duo examinateur/ testé, donner du sens, réduire des angles morts de la conscience.

L’autre prend du pouvoir, d’abord parce qu’il s’agit de sa norme, ses références lorsqu’il a établi le test. Il faut se reporter aux critiques sur les tests d’intelligence établis pour des enfants d’une culture déterminée dans un contexte donné et livrés pour universels alors que les compétences et aptitudes sont développés ou réprimés suivant les besoins d’une culture, aux critiques portant sur la notion de norme lorsque le milieu socio-culturel est gommé d’un test…

L’autre, prend du pouvoir, ensuite lorsqu’il fait passer le test parce qu’il prend une place, volontairement ou non, consciemment ou non de savoir, il est celui qui questionne, non le savoir de celui qui passe le test mais ses réponses à une question imposée, un problème établi.

Le test n’est pas « fait » pour lui, la passation n’a pas seulement pour objectif son bénéfice. D’autres enjeux jouent un rôle non négligeable : entrée dans une relation thérapeutique, aval d’une institution, réconfort de pouvoir situer, mettre des mots sur un malaise… Enjeux que partagent la personne qui propose le test et celle qui le passe.

Si rien n’est innocent, rien n’est gratuit, force est de chercher ce qui  meut la personne testée bien sûr, mais aussi la personne qui accepte la position de « testeur ».Se trouvent là les termes habituels : ce qui est énoncé : l’institution exige le test, ou le test me permet de clarifier un doute sur moi-même, et ce qui est latent, le testé cherchant une réassurance, un affidavit, le testeur se confondant avec un prescripteur de norme, ou cherchant la différence de l’autre pour « réparer «  la blessure ».

Les enjeux sont  presque aussi nombreux que les acteurs et peuvent percer plus loin, à une autre distance de vie.

 

La posture physique :

 

L’asymétrie entre celui qui fait passer le test, psychologue, recruteur, enseignant et celui qui le passe… est de fait. Dans la  situation, il y a celui qui propose (impose) et celui qui doit répondre. La position de subordination est tout à la fois dans l’implicite et dans l’organisation physique. (Matérielle, environnement meubles, décoration, position des sièges et du pouvoir)

Si vous êtes derrière votre bureau, si modeste soit-il, vous êtes dans la position du médecin, de celui qui détient la connaissance par rapport au patient à qui vous allez délivrer un savoir sous forme prescriptive ou indirectement d’orientation.

La position la plus égalitaire est bien sûr de prendre place autour d’une table où celle-ci devient un outil que les deux parties partagent. Il doit y avoir une stricte similarité d’attitudes entre les deux parties. Tout test dépassant quelques minutes et ne nécessitant pas une observation (qui peut pourtant être précieuse)  devrait être négocié quant à la présence de celui qui présente le test, voire l’endroit où la personne testée se sent la plus à l’aise.

Il faut au maximum introduire l’idée de confort pour celui qui, à la fois actif parce qu’il rédige, répond, donne vie au test, est aussi celui qui est examiné, objet passif, quoiqu’en ait l’examinateur (contrôleur, expérimentateur sont les synonymes).

 

La posture psychique

 

Il est évident pour un public ayant une formation en psychologie que l’inconscient est présent dans tout échange humain, d’autant plus que les enjeux sont importants, que les non-dits  couvent.

Bien sûr, les parents qui demandent un test d’intelligence pour leur enfant seront sondés pour évaluer le poids de leur démarche, pour connaître leurs espoirs quant aux résultats… Mais ce qui meut le psychologue qui fait passer le test est-il évalué ? Quel sont ses positions sur la difficile question de l’intelligence ? Quelle en est sa définition, quelle résonance pour lui ? Que peut découvrir sur lui-même le psychologue lors du contre-transfert dû à la relation ?

A chaque passation la question de l’examinateur doit se poser : pourquoi ce test, pourquoi fais-je passer des tests, pourquoi à cette personne. Être au clair avec soi permet à la transaction du test de libérer les potentialités de l’autre qui ne se heurte plus, (ou moins), à une projection, à des attentes qui n’appartiennent qu’à l’examinateur, et limitent les confusions inconscientes.

Evaluer les capacités cognitives d’une personne vulnérable consiste à chiffrer ses pertes éventuelles, c’est l’objectif des tests M.M.S…. A qui est-ce nécessaire ? Quels objectifs s’ouvriront alors ? Il ne s’agit pas de tester pour savoir, répondre à une question, il s’agit d’obtenir un outil indispensable pour une action, thérapeutique, orientation de vie, prise de conscience.

 

Interprétation et restitution

 

Le test, est-il nécessaire de le rappeler, a pour principal objectif de conforter une norme en donnant les possibles déviations par rapport à celle-ci. Il a été généralement établi à partir d’une population témoin, dont ne faisait partie ni Mozart, ni Einstein, ou Van Gogh.

Les écarts par rapport à la norme doivent être limités dans un sens ou l’autre pour pouvoir être perçus par le test.

La question soulevée est de savoir si cette norme n’est pas trop rigide pour faire entrer le maximum de personnes, si elle-même n’est pas « conditionnante », en ce sens que passée dans le langage courant, dans les habitudes de jugement, elle prévaut hors du test lui-même, soumettant le sujet du test et l’expérimentateur à une censure pour entrer dans le cadre. Pour cela il est possible de se référer aux critiques concernant les tests d’intelligence standards privilégiant une organisation logique au détriment de capacités que possèdent des génies.

 

Un même test peut avoir des écarts sur un même sujet tels que cela pose problème. Sur dix-huit mois, un enfant de six ans a passé trois fois le même test intellectuel (WISK), par trois psychologues différents, deux fois codifiés à 130, une fois à 110. Vingt  points d’écart posent un regard différent sur la suite à donner aux difficultés scolaires de l’enfant.

Dans un même test des écarts de niveau dans les réponses sont tels qu’ils révèlent à tout le moins que le test n’est pas adapté à la personne. Une série de problèmes brillamment résolue suivie d’une déficience très importante dans une autre série signalent non pas une ambivalence de capacités chez la personne, mais de compétences (dans le sens acquisition) qui varient sans doute au grès des intérêts.

Un test de personnalité peut difficilement rendre compte du comportement futur d’une personnalité de structure perverse, puisque celui-ci est le mieux armé pour « coller » à ce qui est « normal ». Une personnalité de type paranoïaque de haut niveau se laissera difficilement déstabiliser par un test quel qu’il soit.

Une personne dont les capacités cognitives étaient gravement compromises par une pathologie neurodégénérative, pouvait avoir un temps de concentration nécessaire pour comprendre un article de vulgarisation scientifique et durant un moment d’échange limitée faire part des vues prospectives inspirées par l’article.

L’interprétation met en jeu la capacité de l’examinateur à prendre son sujet  prudentissimis. Rien n’est fixé, les écarts par rapport à la norme sont parfois des tremplins à hypothèses, ou doivent être laissés comme de nécessaires trous noirs. Il n’est pas possible de saisir l’entièreté d’un être humain, parfois il n’est pas possible de s’approprier certaines choses sans pour autant qu’elles ne traduisent une inadaptation à un monde commun. Juste une différence.

Il faut aussi accepter que la relation entre le sujet du test et l’examinateur altère le résultat, parfois en « positif » dans le contexte des résultats, ou parfois négativement, Toute relation humaine est sous le signe de la projection, comment passer ou  faire passer un test avec une personne qui déplait ? Les identifications positives ou négatives exercent à bas bruit

Il faut intégrer que l’environnement n’est pas un élément stérile et qu’il affectera  les protagonistes, admettre que d’infimes changements au cours de la journée rendent l’individu plus ou moins accessible au test

 

La restitution est la partie la plus tendue du test puisque de la forme dépendra en grande partie que le fond puisse être assimilé par les parties concernées.(je voudrai insister sur le fait que tout le monde n’est pas en capacité d’assimiler toutes les dimensions du test, testeur et testé parfois).

Une éthique rigoureuse préside à la restitution. Ethique qui s’applique à tous les éléments de restitution, chiffres, mots choisis pour la restitution verbale, par exemple éviter de présenter les résultats sous forme de négation : « vous n’avez pas de troubles d’expression verbale » devient « vous avez une expression fluide », mettre en perspective deux éléments lorsqu’un score est faible dans un item pour corriger le ressenti…

Ethique qui s’applique aux postures, proscrivant tout ce qui pourrait être une position dominante, postures physiques et psychiques.

Il y a le savoir visible et le savoir caché pour les deux parties : l’examinateur  a un savoir sur le test et des connaissances auxquelles il ne prête attention et qui parasitent la restitution, l’interprétation prélève sa part d’inconscient ; le sujet du test a un savoir qui est au-delà ou en deçà du test et qu’il ne pourra restituer.

L’objectif du test doit être réitéré à chaque fois qu’il pourra atténuer la violence de la restitution et peut-être remis en jeu pour permettre à d’autres perspectives de s’ouvrir pour le sujet.

La restitution par écrit doit être particulièrement soignée, les contradictions évitées, ou expliquées, ou soulignées avec comme projet de permettre à la personne de s’expliquer elle-même, d’avoir une dimension d’expectative qui lui appartient en propre.

La restitution amène, sous le signe de l’éclairage avec l’ouverture sur d’autres champs d’action (thérapie par exemple), à d’autres interrogations.

La restitution doit toujours porter comme emblème son utilisation d’un outil grossier, qui peut-être inadapté au sujet/ objet. Celui-ci est le seul à avoir la « meilleure » vérité sur lui-même.

Il reste à rappeller ce qui est trop souvent oublié : il n’est pas possible de faire passer un test à une personne qui est son patient. Si le bon sens et le respect de la ligne rouge à respecter quant à l’objectivité ne sont pas évidents, le code de déontologie l’impose.